Comment notre monde a cessé d’être chrétien ?

Guillaume Cuchet, professseur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Est Créteil, analyse, dans son ouvrage du même nom, les raisons de l’effondrement religieux en France.

Comment expliquer qu’au début des années 60, les catholiques pratiquants représentaient 25 % de la population française soit 11 250 000 personnes et qu’ils ne sont plus que 2% aujourd’hui. 

Quelles sont les raisons de cette rupture brutale, massive et spectaculaire ?

Les chiffres de la France catholique avant la rupture

A la fin des années 50, plus de 80 % des enfants faisaient leur communion solennelle vers 12 ans, au moins 60 % des Français participaient au denier du culte ou faisaient maigre le vendredi, 30% environ des adultes faisaient leurs pâques, 25 % allaient à la messe tous les dimanches moyennant des contrastes régionaux considérables qui variaient pratiquement de 0 à 100.

« Un même dimanche des années 1950, la pratique dominicale pouvait avoisiner les 100 % dans un bourg du nord de la Vendée et les 0 % dans certains villages du Limousin, » écrit Guillaume Cuchet.

Si l’on remonte encore plus loin. En 1872, année du dernier recensement civil en France comportant officiellement une rubrique religieuse (elle a disparu ensuite pour cause de laïcité), sur les quelque trente-six millions d’habitants que comptait le pays, près de 98% se sont déclarés « catholiques romains. »

Mais avant de vous détailler la raison principale qui a causé l’effondrement de la pratique religieuse, un élément majeur a été générateur de la crise.

Une mutation socio-culturelle de grande ampleur

Avec les Trente Glorieuses, nous assistons à la fin d’un monde, longtemps le monde rural et chrétien a permis de maintenir des taux élevés de pratique religieuse. Mais désormais, on assiste à un exode rural massif vers les villes, et à la modernisation du monde paysan.

Les préoccupations sont ailleurs. Les ménages français sont dotés de postes de télévision. « Est-ce un hasard, par exemple, si la courbe d’équipement des ménages français en postes de télévision qui a connu une croissance presque verticale dans les années 60, est la symétrique inversée de celle de la pratique religieuse, » précise Guillaume Cuchet.

Puis il y a bien sûr la crise de mai 1968 qui remet en cause toute forme d’autorité. Avec la fameuse boutade de l’humoriste Jean Yanne résumant cette période : « il est interdit d’interdire ! »

Le Concile Vatican II avec ses réformes liturgiques et religieuses

N’en déplaise à certains mais le décrochage religieux a été contemporain du concile Vatican II (1962 -1965).

Ce dernier a changé en profondeur la vie religieuse et une suite de réformes très denses se sont poursuivis jusqu’au milieu des années 70.

Tout d’abord, vous vous rappelez de cette réforme liturgique aux conséquences graves :

  • Abandon du latin comme langue officielle pour la messe ;
  • tutoiement de Dieu ;
  • communion dans la main ;
  • relativisation des anciennes obligations religieuses.

Pour Guillaume Cuchet, l’un des éléments fondateurs de l’effondrement religieux est l’abandon de la pratique obligatoire d’aller à la messe tous les dimanches.

Avant Vatican II, il était obligatoire d’assister à la messe du Dimanche sous peine de commettre un péché mortel. Avec la réforme du concile, ce n’est plus aussi clair.

La réforme insiste sur le fait que les fidèles doivent participer davantage à la messe et non juste pointer leur nez.

Vatican II a aussi changé les dénominations des sacrements et les rituels de ces derniers, pourtant anciens de plusieurs siècles.

La communion s’appelle désormais « la profession de foi », la confession, « le sacrement de pénitence », l’extrême onction est devenue « « le sacrement de l’onction des malades. »

Les rituels diffèrent notablement :

Pour le baptême, on assiste à une déflation des exorcismes et à une nette sourdine mise sur le péché originel.

L’objectif n’est plus comme dans l’ancienne pastorale de faire baptiser les enfants le plus tôt possible mais de faire patienter les enfants afin que les parents s’impliquent davantage dans la préparation.

Pour la communion appelée désormais « profession de foi », la tendance est à la désolennisation de la cérémonie et à en restreindre l’accès aux éléments vraiment motivés.

Communiante avant Vatican II

Le changement de rituel a dû ici provoquer ou fournir le prétexte à la rupture pour les catholiques dits « festifs » ou saisonniers.

Concernant la confession, la réforme de la pénitence n’est intervenue qu’en 1974, avec la promulgation du nouveau rituel romain, qui est le dernier des grands textes constitutifs de la réforme liturgique à l’avoir été.

En attendant et durant tout ce laps de temps, les fidèles ne savaient plus très bien comment se confesser, ni même s’il était toujours nécessaire de le faire ?!

Quelques chiffres marquants sur la confession

Fréquence de confession19521974
Au moins une fois par an (généralement à Pâques)51 % (plus de 5 millions de personnes)29%
Pénitents fréquents (au moins une fois par mois)15%1%
Confession hebdomadaire2%

La liquidation de la pastorale des fins dernières

Alors que dans les anciennes prédications il était question de mort subite, de purgatoire et d’enfer. Vers 1965 les prêtres cessent d’un coup d’en parler comme si le clergé n’y croyait plus.

« Des pans entiers de l’ancienne doctrine considérés jusque-là comme essentiels, tels le jugement, l’enfer, le purgatoire, le démon étaient devenus incroyables pour les fidèles et impensables pour les théologiens, » poursuit Guillaume Cuchet.

« Dans sa monographie sur le bourg breton de Limerzel, Yves Lambert avait noté que, dans le bulletin de la paroisse, on avait parlé du purgatoire et de l’enfer jusqu’en 1965, puis qu’on avait cessé brutalement de le faire sans plus jamais y revenir, » précise l’auteur.

La notion de péché et de péché mortel disparaît aussi.

Alors qu’autrefois le péché était partout et la damnation au feu de l’enfer aisément envisageable. Désormais le péché n’existe plus et le Dieu rémunérateur qui récompense les bons au Ciel et punit les méchants en enfer, devient dans les années 60-70, le Dieu Amour. Une nouvelle vision de Dieu triomphe, de type plus ou moins rousseauiste.

Guillaume Cuchet écrit même : « cette rupture au sein de la prédication catholique a créé une profonde discontinuité dans les contenus prêchés et vécus de la religion de part et d’autre des années 1960. Elle est si manifeste qu’un observateur extérieur pourrait légitimement se demander si, par-delà la continuité d’un nom et de l’appareil théorique des dogmes, il s’agit bien toujours de la même religion. »

Nous sommes passés d’une Eglise où les vérités de la foi étaient à prendre en bloc et sans droit d’inventaire à une Eglise hésitante, inclusive, reniant totalement son passé.

L’Eglise entendait s’adapter aux réalités contemporaines et non plus l’inverse. L’Eglise catholique faisait son aggiornamento.

Et l’une des manifestations flagrantes est bien l’ouverture de l’Eglise à l’égard des non-catholiques, protestants, orthodoxes, juifs, croyants de tous types et autres incroyants de bonne volonté. Cette attitude s’accordait mal en effet avec le maintien d’une théologie trop exclusive, celle d’antan.

Dites-moi en commentaire ce que vous retenez de cette période. Et quels sont pour vous les facteurs de l’effondrement religieux ?

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